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C'est quand même un beau métier

Benoit R. - 18 Novembre 2006

Note des lecteurs (3 votes) :     -     Expérience dûe au hasard    -     Degré de vibration : 6
Samedi 18 novembre 2006. Je suis interne en médecine générale en rééducation fonctionnelle depuis environ 2 semaines. Ce jour-là, ma garde de service dans cet hôpital d'une sous-préfecture des Hautes-Pyrénées est particulièrement tranquille : une hypoglycémie et une fracture du col du fémur.
Match du centenaire à la télévision de la salle de garde (France-Nouvelle-Zélande), je me dirige tranquillement vers les 23h, fais un dernier tour des services avant d'aller me coucher. Minuit 30, télé : Ruquier, puis 1h : dodo.
1h30 : biiiip biiiip, je décroche le téléphone, appelle le standard : "euuuuh, bonsoir Dr, il faudrait que vos veniez rapidement aux urgences.
- Ah ? bon d'accord j'arrive
- Non, mais là, il faut venir TRES TRES vite"
Bon, je saute dans mes vêtements et ma blouse et file aux urgences. Sur le chemin, je sais qu'on m'a appelé parce que l'urgentiste senior est sorti en SMUR avec l'infirmière, je serai donc seul avec une infirmière d'un autre service pour accueillir le malade. Je m'attends à tout : un état de mal épileptique ? Un suicide collectif aux amanites ? Une amputation ? un accident de car avec 35 personnes dedans (il y a 3 box aux urgences) ? Une bonne blague pour mon anniversaire qui est dans 6 mois ?
Bref, voilà ce que j'ai vu en franchissant la porte d'entrée : le box du fond à moitié ouvert, une mamie de dos dans l'encadrement de la porte, tenant 2 valises, et, dans le box, un homme, 35 ans, tout sourire, debout à côté d'un brancard où était allongée une femme du même âge, tout sourire également, tenant entre ses mains un ventre rebondi et déclarant : "C'était prévu pour demain, mais là j'ai ressenti des contractions plus douloureuses, alors on s'est dépéchés pour aller à la maternité, mais dans la voiture j'ai perdu les eaux, alors on a décidé de s'arrêter ici."

Sourire figé, réfléchissement à toute vitesse : "dans l'hôpital, il y a : un service de médecine, un de moyen séjour, un de rééducation, un d'urgences, mais il n'y a PAS de maternité et surtout PAS DE BLOC OPERATOIRE !! D'autre part, la maternité la plus proche est à 20 km, soit 30 minutes car on passe par des petits patelins, mais avec les pinpons, on en a pour un quart d'heure maxi..."
(Extrêmement) tendu dedans, détendu dehors, je me tourne vers la patiente et son mari en souriant et commence l'interrogatoire : 4e grossesse, 4e enfant, tous les autres accouchements se sont bien passés, pas de diabète, pas d'hypertension, jamais de péridurale ("de toutes façons, là c'est trop tard, madame", pensè-je), jamais d'épisiotomie, pas de césarienne... ça s'annonçait pas trop mal...
Je l'examine : palpation de l'abdomen, souple, je sens le dos du bébé. Avant le TV, je bénis les sages-femmes de la maternité Rothschild et leurs précieux conseils pour mesurer le col, je me dis : "allez, combien ? 2, 3 cm ?" Puis, lors du TV : "Tiens, mais c'est dur, et puis ça c'est mou, on dirait une fontanelle...hum hum..." J'essaie d'atteindre le sacrum : impossible, on dirait bien que c'est engagé.

Je note tout ça dans le dossier et m'absente quelques secondes pour appeler le chef du service des urgences, voir si un autre hôpital pourrait m'envoyer un peu de personnel, genre sage-femme ou obstéricien : "euuh, bon là, écoute, ici on est à bloc, je peux t'envoyer personne pendant au moins une heure, mais patiente un peu, ton senior devrait revenir dans pas longtemps, allez, bon courage ! " . Là, le combiné toujours en main, mon menton commence à trembler et les larmes à me monter aux yeux. Je reviens dans le box, demande à l'infirmière de poser une voie entre deux contractions et un scope à la future maman (bien entendu, il n'y avait pas de monitoring foetal)et de sortir tout le matériel nécessaire. J'ai juste le temps de me rendre compte que l'on ne dispose pas de table gynécologique (ni même de simples étriers) quand tout à coup, nimbé d'une aura blanche, l'urgentiste revient de sa sortie. Il se déplace comme au ralenti vers le box, et il me semble entendre au loin un "alleluia" murmuré par des voix célestes. Je ne suis plus seul ! Il va prendre en main la situation, il sait gérer ça, lui, des accouchements inopinés, il doit en faire toutes les semaines !

Je lui expose brièvement la situation, il réinterroge la patiente, la réexamine, regarde et complète le dossier, puis me prend à part hors du box :
"Bon, viens on va discuter tous les deux.
- houlà... j'ai dû oublier quelque chose ou faire une bêtise", pensè-je, inquiet.
Il décroche le téléphone, rappelle son chef de service pour rameuter du personnel : même échec. La mine grave, il se retourne vers moi et lâche : "Dis-moi... t' en as déjà fait tout seul des accouchements ? Parce que je t'avoue que le dernier à domicile que j'ai fait remonte à trois ans...
- Euh... mouiii, comme externe, j'en ai fait avec des sages femmes à côté.... (dans une maternité avec un bloc, des internes de gynéco et des obstétriciens autour, pensè-je).
- Bon alors tu vas le faire, je serai à côté de toi, je te sers avec l'infirmière et je m'occuperai du gamin quand il sera sorti.
- OK, de toutes façons on a pas vraiment le choix..."

Retour dans le box, installation de la patiente pour l'accouchement (un brancard d'urgence, ça a pas été étudié pour ça manifestement). Dans le rôle des étriers, à ma gauche une des infirmières, à ma droite l'heureux futur papa (qui s'y prête de bonne grâce). Lavage des mains, habillage, déballage du matériel : champ, gants, savon, compresses, clamps, ciseaux... mais aussi spatules et forceps, en priant de toutes mes forces l'esprit de Baudelocque de ne pas avoir à m'en servir. Pendant ce temps, le senior prépare le box d'à côté pour accueillir le bébé.

Deuxième phase du travail dans une ambiance somme toute relativement bonne, étant donné l'exceptionnel de la situation, et la bonne humeur de la maman, du papa, et , ne l'oublions pas, de la future grand-mère, qui, dans notre dos, ajoutait un peu de pression avec son camescope !
Progression moyenne du bébé, car la maman fatigue et n'arrive pas à avoir des contractions efficaces. Encouragements verbaux de toutes parts et stimulation par pression sur l'abdomen de la part de l'infirmière. Bons résultats, je suis optimiste sur la suite des opérations... un peu trop peut-être car soudain, je sens comme un poids sur mon bras gauche. Je regarde et vois l'infirmière toute pâle en train de s'évanouir !... Vite, je dis à sa collègue de l'allonger et de lui relever les jambes... malaise vagal sans conséquence... sauf un fou rire de la part de la maman, qui s'étend comme une traînée de poudre vers nous tous ! Le problème, c'est que ce fou rire n'est pas très efficace pour l'expulsion du petit... je retrouve mon sérieux et demande à la maman de faire de même en lui disant que c'est bientôt terminé.

Encore quelques minutes, beaucoup de savon, quelques manoeuvres pour faciliter le passage de la tête, et surtout préserver le périnée... et la petite fille tant attendue est venue au monde, un peu bleue, mais elle a crié après quelques secondes. (Pour les obstétriciens : en OP Apgar 5-8-10). Réchauffement, présentation à la maman, félicitations au papa, coucou à la caméra, surrénales complètement vides... puis irruption des gars du SAMU (on ne les attendait plus), qui a emmené tout ce petit monde vers la maternité la plus proche (où a eu lieu la délivrance).

Gros soupir de soulagement de toute l'équipe une fois la porte refermée, petit café, impressions partagées, la sensation d'avoir vécu quelque chose d'assez peu commun (il n'y avait pas eu de naissance dans cette ville depuis 2 ans), puis retour au dodo, enfin... au lit.

Une semaine après, toute la petite famille est revenue aux urgences pour nous présenter la petite, nous remercier de l'accueil et d'avoir fait tout notre possible (et accessoirement nous faire refaire le certificat de naissance que nous avions mal rempli).

J'ai croisé le papa au supermarché un mois après, et aux dernières nouvelles, la maman et la fille se portent bien !
Publié le 25/06/07 - Lectures : 2155
Commentaires (ordre inverse) :
Benoit R. - 26/06/2007 22:25

C'est vrai que je me suis répété un certain nombre de fois (et aussi à la maman) : "l'accouchement est un acte naturel... 9 accouchements sur 10 se passent bien" :D

Bertrand B. - 26/06/2007 13:29

Les urgences des petits centres hospitalier, c'est comme les boites de chocolats, tu sais jamais sur quoi tu vas tomber :-)
Sinon, la gyneco obstétrique fait souvent sourire les chirurgiens et les médecins (c'est ni de la chir, ni de la "vraie médecine"). Seulement, ce genre de situation prouve que c'est LA spé de l'urgence ou il y a de plus 2 individus à gérer. Certes, ça se passe pas mal dans un grand nombre de cas ... mais quand ça dérape .... C'te frayeur en tout cas :D

Fujiko Tagashi - 25/06/2007 19:58

WOW! Chapeau!
C'est magnifique, ce que tu as fait là!
Bravo!